La musique a souvent porté des noms et des images qui frappent l’imaginaire, comme celui d’un « instrument du diable » collé à des sons, des gestes ou des légendes. Dès le Moyen Âge, certains intervalles et certains instruments ont été entourés de superstitions qui mêlent croyance, technique et poétique populaire.
Ces récits n’ont pas seulement un rôle dramatique : ils expliquent aussi comment des choix acoustiques, des modifications d’instrument ou des pratiques locales ont façonné des timbres et des répertoires uniques.
Le triton : l’intervalle du diable
Le triton est un intervalle de six demi-tons, soit trois tons entiers. On le trouve au centre de l’octave en le divisant en deux parties égales.
Au Moyen Âge on le surnommait Diabolus in musica en raison de sa forte dissonance perçue et de la difficulté qu’il posait aux chants liturgiques. Sa tension exige une résolution souvent décisive, d’où sa réputation inquiétante.
Caractéristiques du triton
Le triton crée une instabilité harmonique marquée, qui appelle une résolution vers des intervalles plus consonants. Il est très utilisé depuis la Renaissance et surtout dans la musique moderne pour créer du contraste.
Données chiffrées : intervalle = 6 demi-tons; fréquence relative approximative entre notes à tempérament égal = 2^(6/12) ≈ 1,414.
Le kaval : une flûte aux trous du diable
Le kaval est une flûte à embouchure annulaire présente dans les Balkans, la Turquie et certaines régions d’Égypte. En Bulgarie, quelques modèles portent quatre petits orifices supplémentaires surnommés « trous du diable ».
La légende raconte qu’un berger jouait si bien que le diable, jaloux, perça la flûte ; le geste modifia finalement la sonorité et enrichit le timbre. Cette histoire illustre comment l’ingénierie simple des trous peut transformer l’expressivité d’un instrument.
Caractéristiques du kaval
Le kaval est souvent en bois de cerisier ou d’alisier, parfois en roseau ou en métal. Sa tessiture naturelle couvre environ deux octaves plus une sixte.
Les « trous du diable » influent sur les harmoniques et sur la colorisation du son, donnant une richesse fréquentielle recherchée par les interprètes traditionnels.
| Instrument | Région | Particularité |
|---|---|---|
| kaval | Balkans | 4 « trous du diable », tessiture ≈ 2 octaves +6 |
| violon du diable (deiweksgaï) | Lorraine (Moselle) | assemblage de clochettes et percussions frappées |
| poïkilorgue | France (romantisme) | clavier à anches libres, expressive dynamics |
- 4/4
- Empicole et épicéa séché à l'air bien
- Touche ébène, raccords ébène
Le violon du diable : un instrument lorrain
Dans l’est de la Moselle, un objet appelé deiweksgaï rassemble clochettes, cymbales et autres objets sonores. Son nom populaire signifie qu’il produit un bruit digne de plusieurs êtres surnaturels.
Construit souvent par l’artisan lui-même à partir de matériaux de récupération, il est joué en le frappant verticalement pour obtenir une mosaïque de sons percussifs. C’est un bon exemple de la créativité vernaculaire au service d’une esthétique festive et bruyante.
Caractéristiques du violon du diable
L’instrument mise sur la juxtaposition de timbres, la polyrythmie et l’impact rythmique. Il est moins mélodique que percussif et sert fréquemment lors de processions ou de fêtes locales.
Le poïkilorgue : l’orgue expressif varié
Le poïkilorgue doit beaucoup aux innovations d’Aristide Cavaillé-Coll, qui expérimenta des dispositifs d’expression au début du XIXe siècle. On le situe historiquement autour de 1830 comme étape entre l’orgue traditionnel et l’harmonium.
Cet instrument combine clavier et anches libres avec des soufflets actionnés au pied, permettant de moduler le volume et le timbre en temps réel. Il a influencé la palette sonore du romantisme sacré et profane.
Caractéristiques du poïkilorgue
Le système permet des nuances subtiles et un contrôle dynamique important, ce qui le rend adapté aux pièces expressives. Les compositeurs et facteurs d’orgues ont repris ces idées pour enrichir le jeu polyphonique.
| Élément | Valeur/description |
|---|---|
| triton | 6 demi-tons, divise l’octave en deux |
| kaval | tessiture ≈ 2 octaves +6, trous additionnels |
| poïkilorgue | date ≈ 1830, anches libres, expression dynamique |
Le trille du diable : légende et virtuose
Giuseppe Tartini (1692–1770) raconte dans la tradition musicale qu’il rêva d’un violoniste infernal jouant une mélodie d’une virtuosité terrifiante. Cette vision aurait inspiré ce que l’on appelle aujourd’hui le « Trille du diable ».
« Je vis le diable jouer ; il me révéla des passages que je n’aurais jamais imaginés. » (légende liée à Tartini)
La pièce exige des trilles rapides, des sauts virtuoses et une grande maîtrise de l’intonation, ce qui en fait depuis des siècles l’un des défis techniques majeurs pour violonistes.
Caractéristiques du trille du diable
Œuvre pour violon et accompagnement, elle combine passages piqués, doubles cordes et ornements prolongés. Sa réputation contribue au mythe du musicien confronté à des forces extérieures.
- Thèmes récurrents : dissonance, résolution, transformation acoustique.
- Fonctions sociales : explication de phénomènes sonores; renforcement des pratiques locales.
Ces motifs sont présents partout : dans la peur médiévale de certains intervalles, dans les anecdotes agricoles où un instrument se transforme, ou encore dans les récits de virtuoses inspirés par des rêves.
Derniers échos et héritages
La notion d’instrument du diable dit beaucoup sur le rapport entre technique et imaginaire. Elle révèle comment des contraintes harmoniques, des adaptations constructives ou des récits populaires transforment la pratique musicale.
Au final, ces histoires expliquent autant la peur que la curiosité : le triton, le kaval, le violon lorrain, le poïkilorgue et le trille de Tartini forment un ensemble cohérent où la dissonance, l’innovation et la tradition se répondent. Leur héritage persiste aujourd’hui dans l’histoire du son et dans la créativité des musiciens.
FAQ
Il n’existe pas un seul instrument qui porte officiellement ce titre : le terme désigne plutôt des intervalles ou des instruments, comme le triton en musique théorique, le kaval dans certaines légendes balkaniques ou des objets vernaculaires comme le violon lorrain, selon les contextes historiques et populaires.
Le triton, intervalle de six demi-tons, produisait au Moyen Âge une forte dissonance perturbant les chants liturgiques. Sa tension exige une résolution stricte, ce qui lui valut la réputation inquiétante et l’étiquette de Diabolus in musica parmi théologiens et musiciens.
La légende du kaval percé par le diable illustre surtout un récit populaire expliquant une transformation de timbre. Il s’agit d’une métaphore culturelle : le geste fictif modifie réellement l’architecture acoustique et enrichit le son, sans lien réel avec le surnaturel.
Selon la tradition, Giuseppe Tartini eut un songe où il vit un violoniste infernal jouer une mélodie prodigieuse. Cette vision inspira une pièce virtuose connue sous le nom de trille du diable, exigeant trilles rapides, sauts virtuoses et grande maîtrise de l’intonation.
Le deiweksgaï est un instrument festif lorrain assemblant clochettes, cymbales et objets sonores récupérés. Joué percussivement, il privilégie la juxtapositions de timbres et la polyrythmie lors de processions ou fêtes, incarnant la créativité vernaculaire locale.
Ces récits et instruments ont nourri le répertoire et l’innovation acoustique : du rejet médiéval du triton aux adaptations constructives comme les trous du kaval ou les dispositifs du poïkilorgue, ils ont influencé timbres, pratiques et imaginaires musicaux.








